blog post

Emprise cognitive : quand la guerre de l'information reproduit les stratégies de l'agresseur intime

Curator note

Février 2022. L'invasion russe de l'Ukraine révèle au grand public européen l'ampleur des campagnes de manipulation informationnelle qui préparent, accompagnent et justifient l'agression. Déni de l'existence même de l'Ukraine comme nation, réécriture permanente de l'histoire, inversion victimaire systématique, isolation des populations cibles... Ces techniques ne sont pas nouvelles. Elles reproduisent, à l'échelle géopolitique, des mécanismes que les psychologues cliniciens connaissent intimement : ceux de l'emprise¹.

Cette analogie n'est pas métaphorique. Elle révèle une homologie structurelle entre deux formes de domination cognitive qui opèrent selon les mêmes principes, mobilisent les mêmes vulnérabilités psychologiques, et produisent les mêmes effets de sidération et de désorientation. Qu'il s'agisse d'un partenaire violent enfermant progressivement sa victime dans une réalité alternative, ou d'un État autoritaire tissant un écosystème informationnel captif autour de populations entières, les mécanismes à l'œuvre sont identiques.

Comprendre cette filiation n'est pas un exercice académique. C'est une nécessité stratégique. Nos démocraties, formées à repérer les agressions cinétiques, peinent à identifier et à contrer ces formes d'agression cognitive qui ne passent ni par les armes ni par la coercition physique, mais par la manipulation systématique de l'environnement informationnel. Les victimes d'emprise conjugale mettent en moyenne plusieurs années à identifier leur situation et à en sortir². Combien de temps faudra-t-il à nos sociétés pour développer les anticorps cognitifs nécessaires face à ces stratégies d'influence malveillante ?

Cette tribune propose d'explorer les cinq mécanismes fondamentaux de l'emprise et leur transposition à l'échelle des stratégies de guerre informationnelle. Elle interroge ensuite les implications de cette grille de lecture pour la conception de nos dispositifs de résilience cognitive et de lutte contre les manipulations de l'information. Car si les mécanismes sont les mêmes, les leviers de sortie pourraient l'être aussi.